De
plus en plus seuls au travail
Point de Vue de Jacques Le Goff, Professeur de droit public,
Université de Brest
Paru dans l' édition du vendredi 05 octobre 2007 Ouest-France
Avant la fin de l'année, le stress va faire son entrée
dans le Code du travail, à la suite de l'accord-cadre européen d'octobre 2004. Ainsi sera reconnue la dimension psychologique et morale du travail, longtemps tenue pour négligeable. Seul
le corps méritait attention et protection en termes de sécurité et d'hygiène. La santé au travail ne parvenait pas à inclure ce qui était réputé relever de sentiments, d'« états d'âme »
sans véritable importance. Aujourd'hui, malgré certaines réticences, c'est chose faite du côté des services médicaux du travail comme de l'ensemble des intervenants (Inspection du travail,
Sécurité sociale...) et des acteurs attentifs à la souffrance morale et mentale au travail. La récente vague de suicides chez Renault, PSA, EDF et ailleurs n'a fait que renforcer l'urgence d'un
nouveau regard sur les conditions de travail, à l'heure où se réunit une conférence sur ce thème.
L'une des souffrances qui mérite l'attention est liée à la solitude. Un nombre croissant de salariés se plaignent du « manque de
soutien » dans leur travail, de l'indifférence de l'environnement, bref, d'un déficit de reconnaissance par la hiérarchie et les collègues. Ils se sentent de plus en plus seuls pour
affronter les exigences du métier. Il y a, à ce sentiment nouveau, au moins 2 explications :
-
D'abord, les bonnes vieilles chaînes de solidarité qui structuraient le collectif, dans l'entreprise comme ailleurs, se défont.
La solidarité de métier tenait lieu de puissant ciment là où domine le « chacun pour soi », dans des rapports de compétition, de concurrence acharnée, des plus coûteux en
termes d'équilibre personnel. La lutte des places a pris le relais de la lutte des classes. Est en cause le culte rendu à la performance, imposée aux
salariés sous forme d'objectifs parfois impossibles à tenir. Les tribunaux ont eu l'occasion de se prononcer sur ce point. Résultat : nombre d'entre eux se retrouvent prématurément - voir
Le journal d'un médecin du travail sur la grande distribution - « burnt out », c'est-à-dire littéralement « cramés » par le travail. Certaines formes de management
aggravent la pente liée à l'économie actuelle, vers l'urgence, la surcharge productive du temps, la chasse aux temps morts qui ruine toute possibilité d'échanges dans le travail.
« Les collectifs se perdent parce qu'il n'y a plus le temps d'échanger, plus la machine à café, plus d'espace de dialogue inutile... J'observe, dit un
cadre, de la solitude et de la distance » (1). Si les 35 heures ont leur part dans cette détérioration, la multiplication à venir des heures supplémentaires ne
devrait pas améliorer la situation.
- Mais il y a aussi un problème lié à
l'autonomie, assez largement illusoire, dont dispose le salarié. Que l'allure générale du travail soit plus
autonome, nul ne le conteste. Et le signe le plus évident en est l'allègement des contrôles immédiats par l'encadrement proche. Mais la contrepartie qui crée du stress est double. D'abord,
l'autocontrôle des résultats avec une constante incertitude quant à leur évaluation : « Ai-je bien fait... Suis-je à la hauteur de ce qu'on attend de moi ? »
Et surtout, les contraintes contradictoires, tout spécialement dans les relations à la clientèle. Dans les grandes surfaces, il faut, à la fois, faire passer les produits à toute vitesse (trois
secondes par unité) et... sourire. Dans les centres d'appel téléphoniques, il faut traiter le maximum d'appels dans le temps minimum, mais en apportant le maximum d'informations. Difficile à
tenir... On comprend que, dans ces conditions, des personnes déjà fragilisées dans leur vie personnelle, en proie à la solitude, basculent si rapidement dans la
déprime.
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